samedi 20 avril 2013

Lecture du sonnet Voyelles de Rimbaud

En 2003, j'ai publié un long article sur le sonnet Voyelles de Rimbaud. Il y a eu plusieurs lectures du poème, mais, si j'ai travaillé à la publication de ma propre recherche, c'est que je pensais avoir trouvé la bonne piste de lecture du poème. Aujourd'hui, j'en suis sûr. De 2003 à 2012, cette lecture a été évitée par les critiques rimbaldiens. En juin 2012, avec des coquilles abondantes qui ne sont pas de mon fait, j'ai publié un nouvel article qui améliorait certains points de la lecture de 2003 en continuant de la soutenir comme juste, et j'ai essayé aussi de travailler sur la communication avec le lecteur. Ce qui me semble évident ne l'est pas pour tout le monde et les points forts de ma démonstration doivent être exhibés. Cette lecture ne rencontre pas encore d'échos, mais c'est normal. Il faut le temps que les articles en réponse soient publiés et il faudra attendre une investiture de ma lecture par un personnel autorisé pour que le public puisse se dire qu'enfin l'énigme posée par ce poème a été résolue.
Pour l'instant donc, cette lecture 2003-2012 est rangée dans la catégorie du délire interprétatif, dont rigoler dans mon dos si pas en face, à ceci près que jusqu'à présent il existait un répertoire des lectures de ce sonnet. On disait il y a "les lectures ésotériques, les lectures érotiques, les lectures sur le thème de l'audition colorée, etc., etc." Evidemment, il y a toujours eu présentation d'une lecture de référence pour chaque type d'approche, la première en date ou la plus retentissante au plan ésotérique, érotique, et ainsi de suite. Moi, ma lecture n'est pas référencée, toute singulière qu'elle soit. On recense d'autres de mes travaux, mais surtout pas le chef-d'oeuvre de ma vie. Identifier les hypotyposes, c'est concret. Oh Voyelles, on peut dire que je délire.
Pour sortir de l'impasse face à ce poème, une stratégie consiste à jouer sur le goût prononcé de notre époque pour l'ironie, en y assimilant comme une sorte d'évidence le ricanement rimbaldien.
L'intelligence est devenue à notre époque assez volontiers synonyme de connivence et il n'est pas de souffrance plus cruelle à l'heure actuelle que de voir quelqu'un rire de vous sans que vous ne sachiez pourquoi. On se défie de la raison et on a une peur irrépressible du rire, du sarcasme.
Le mystère de la poésie de Rimbaud tend à se laisser annexer à une représentation de l'intelligence sarcastique. Expliquer un poème de Rimbaud, d'autant que les éléments satiriques ne manquent pas, ça devient un exercice où on devient rieur avec Rimbaud face aux gens qui ne savent pas.
A l'évidence, les lecteurs qui ont lu Voyelles de manière mystique ont toujours été une minorité. Certes, ce discours mystique a pris des proportions critiques dans les écrits sur Rimbaud, et une majorité a pu s'en servir faute de mieux et pour d'autres raisons que nous ne traiterons pas ici. Le poème résistant à l'interprétation, la minorité pourvoyeuse de lectures mystiques a eu une certaine visibilité et s'est prononcée sur le poème.
Tout ce discours s'est dégonflé comme une baudruche parce que certains ont pris la peine de le ridiculiser dans un premier temps, puis parce que des progrès dans l'approche socio-historique des textes ont été suffisamment indéniables que pour mettre un terme au discours, d'ailleurs absurde, prétendant qu'étaient exhibés des poèmes qui ne veulent rien dire ou qui permettent de voir je ne sais quel réalité cosmique ou pire au-delà des mots et du réel. La littérature au-delà des mots qui trouvent son génie dans ce qui n'a pas le sens commun, et on boit ça comme du p'tit lait. A partir des années 80, les fariboles appliquées à n'importe quel détail se sont retrouvées de plus en plus susceptibles de démentis cinglants qui viendraient jour après jour, tel passage éclairci après tel autre. Que le massif rimbaldien demeure mystérieux, il suffit que le détail sur lequel on a mis son empreinte mystique soit élucidé par un peu de bon sens et d'histoire littéraire, et on est ridiculisé pour longtemps. Ne prenons plus de risques.
Le dernier refuge est de se maintenir dans une expectative en faisant croire que son désarroi est de la circonspection lucide.
Or, la compréhension des poèmes de Rimbaud a considérablement progressé du milieu des années 80 à aujourd'hui. Les travaux décisifs quant au sens des poèmes ne sont toujours pas relayés efficacement auprès du grand public par les vulgarisateurs de la pensée et de la recherche critiques. Et des thèses mystiques ou assimilables continuent de fleurir, comme une majorité de lecteurs vivent sur l'état de la critique des années 60-70 qui était plus que férocement dérisoire.
Ceci dit, les bonnes lectures vont gagner par étapes, par le renouvellement des générations universitaires, par le progrès très lent des nouvelles éditions qui finiront par s'adapter, bien qu'à la traîne, puis par le fait que les travaux excellents obligent ceux qui ne sont pas d'accord à changer des dimensions de leurs discours, ce qui fait que de proche en proche tout le monde change de discours et qu'avec le temps tout le monde finira par assimiler comme allant de soi les travaux qui ne sont pas encore de référence.
Un cap décisif a été franchi. Les lectures socio-historiques, sulfureuses dans les années 80, sont en passe de devenir la norme en matière de recherche rimbaldienne. Il n'y en a plus pour très longtemps avant que les dernières réticences s'envolent.
Mais, il y a dans le progrès des risques d'excès en retour à contrôler. Le satirique et le parodique sont très présents dans l'oeuvre de Rimbaud. Et c'est là que nous en revenons à la connivence des rieurs.
Quand les poèmes de Rimbaud ne sont pas apparemment politiques, ils deviennent des machines ironiques.
De grandes machines ironiques.
Or, dans les vers "première manière" de Rimbaud, il y a un poème qui pose problème, c'est Voyelles. Le Bateau ivre est également un peu à part, mais il a un sujet littéral dont on peut suivre le développement. Quant aux autres poèmes de 1870-1871, si l'histoire des études rimbaldiennes montre assez que tout poème de Rimbaud pose de véritables énigmes, ou indique bien que les lectures consensuelles n'ont cessé de se retourner comme des crêpes, il n'en reste pas moins qu'on identifie quand même de quoi ça parle.

De quoi parle le sonnet Voyelles? Cette question vaudra pour pas mal de poèmes en vers "seconde manière" et pour l'oeuvre en prose. Mais dans les vers première manière, la question vaut essentiellement pour Voyelles.
Au passage, on remarquera que si justement Rimbaud n'écrivait pas des poèmes insensés sans thèmes mondains, on peut trouver suspect la démarche qui consiste à décréter cet état de fait pour Voyelles et ensuite à s'en servir, il est vrai à grand renfort d'un survol général et inattentif des poèmes en prose, pour formuler ce qu'est la poésie de Rimbaud en son essence.
Je préfère en rester à l'idée que Rimbaud n'écrivait pas n'importe quoi, comme à l'idée que le génie ne peut pas être du grand n'importe quoi, on verra que ça paie.

Evidemment, l'association a été prise au pied de la lettre et a entraîné pas mal de lectures aberrantes: audition colorée, lectures ésotériques, cryptage d'une obscénité, platitude d'associations reprises à un abécédaire coloré, etc.
Le retour pénible, c'est de voir se développer l'idée que finalement Rimbaud a écrit Voyelles pour se moquer de la théorie des correspondances, autrement dit de l'universelle analogie, et pour se moquer donc de la fantaisie des associations par les poètes, et de l'espèce de majesté qui était conférée par eux à ces tours de prestidigitateur.
Personnellement, je pense que la moquerie se doit d'être pertinente. Si on veut se moquer de Victor Hugo qui élabore une mythologie en regardant le ciel, on n'écrit pas Voyelles. On imite la manière hugolienne avec plus de rigueur et on fait éclater du pus, là où ça fait mal.
Il me semble absurde de dire que le génie de la poésie rimbaldienne c'est de ne pas prendre au sérieux la poésie. Il me semble absurde d'imaginer que Rimbaud puisse rire de la poésie en poésie. Puis, si Rimbaud devait ironiser, il ne se contenterait pas de dire je ne crois pas à ces tours de passe-passe, mais il viserait plus systématiquement la complaisance de la posture.

D'ailleurs, les images féeriques employées par Rimbaud reviennent constamment dans son oeuvre. On ne va pas imaginer que pour se moquer des autres poèmes il va se moquer systématiquement d'un même groupe d'images récurrentes qu'il affectionne au point de les faire siennes. Et on voit très bien que l'aube éternelle du poème L'Eternité en mai 1872 a son prolongement dans un poème de son ami dont la publication est quasi contemporaine. En novembre 1872, Verlaine publie Des Morts, poème sous forme de terza rima qui renvoie volontairement à La Divine Comédie de Dante avec Enfer, Purgatoire et Paradis, et à un poème d'Auguste Barbier. Verlaine cite d'ailleurs le poème de Barbier entre guillemets, mais approximativement "une cavale indomptée et rebelle" pour "une cavale indomptable et rebelle". La terza rima est la strophe de La Divine Comédie et son emploi pour un poème intitulé Des Morts a à voir avec le Jugement dernier, passerelle saisissante avec ma lecture du sonnet Voyelles, mais, à proximité de cette célèbre "Cavale" dont on se demande si elle n'est pas derrière la figure platonicienne de Credo in unam et dans Le Forgeron, on trouve des morts de 1832 et 1834 qui "voulaient" "Le soleil sans couchant", précisément l'image rimbaldienne du poème L'Eternité.
Ces images de mer, de soleil, sont des constantes de la poésie de Rimbaud et l'image du "Clairon Suprême" dans Voyelles ne saurait être raisonnablement contestée en tant qu'allusion à une sorte de "Jugement dernier", ce que conforte le Sonnet des sept nombres, pastiche du sonnet Voyelles par Ernest Cabaner.

Parce qu'on va détecter une source aux images rimbaldiennes, on va prétendre systématiquement que Rimbaud se moque d'un prédécesseur. Mais, à partir du moment où les images forment corps de manière récurrente dans l'oeuvre de Rimbaud, il me semble que nous constatons la présence d'un imaginaire personnel. Si Rimbaud se moquait continuellement, son recours aux images serait plus dispersé et non personnalisé. Rimbaud se montre fidèle à des images qu'il tourne à sa manière, ce qui relève en principe de l'adhésion profonde.
L'ironie de Rimbaud n'est pas pour sabrer les images qui sont le coeur de sa poésie.
La critique commet une erreur de frapper d'ironie rimbaldienne le noyau rhétorique des poèmes.
On retourne Rimbaud contre lui-même.
Il est plus simple d'admettre que Rimbaud joue, comme d'une manifestation d'accord à la sensibilité universelle, avec les métaphores de lumière, de liquidité, etc.
Et il s'en sert justement pour distribuer les bons et les mauvais points dans son approche politique du monde.

Je reviens maintenant au seul sonnet Voyelles.
Il s'agit d'un sonnet de 14 vers. C'est un texte court.
Je prétends que ce poème célèbre une poésie à la vie, à la mort, en hommage aux victimes de la Semaine sanglante, en articulant une évocation de leur mort à une vision cosmique du monde sensible se régénérant.

Le poème a un véhicule ésotérique, qu'il ne s'agit pas d'évacuer en disant que Rimbaud ne peut pas croire à des fadaises pareilles, car la réponse est toute simple. Rimbaud se sert tout comme ses prédécesseurs d'une métaphore de l'universelle analogie et des correspondances. Mais il le fait dans une langue juxtapositive, sans détails explicatifs, sans consciencieuse explication de ceci veut dire cela, etc. Il nous plonge directement dans les images ésotériques.

A nous de comprendre de quoi ça parle.

Or, sur 14 vers, il faut encore en retrancher deux, les deux premiers.

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes: / [...]

Il va de soi que ces deux vers ne sont que le cadre ésotérique et pseudo-scientifique. Le lecteur ne va pas demeurer en état d'hébétude à chercher à trouver l'explication du poème à travers ces deux vers. A part ceux qui prennent le sonnet au premier degré, personne ne saurait proposer de piste de lecture avec ces deux vers-là. Une voyelle et une couleur sont associées, et ainsi de suite. On peut fixer pas mal de précisions, mais le sens global du poème n'émerge pas pour autant à la lecture de ces deux vers.
Le sens du poème est dans les douze alexandrins suivants.

Ces 12 alexandrins présentent des juxtapositions, distribuées en cinq séries, avec des articulations possibles (six vers encore sur deux quatrains, six sur deux tercets, une série par tercet, etc.).

Ma lecture communarde de Voyelles se fonde sur un constat imparable, une saturation d'expressions applicables à la mort au combat. Il ne s'agit pas d'une image figée à un moment du temps, car l'allusion aux éclats des tirs d'artillerie du calembour "bombinent" côtoie les "puanteurs cruelles" de cadavres en train de se décomposer. L'image dominante globale du A noir, c'est celle d'un "corset velu de mouches éclatantes qui bombinent autour des puanteurs cruelles". Nous avons bien affaire à une vision d'horreur sur un champ de bataille. Les mouches en bombinant rappellent l'image des tirs ayant causé ces morts. Les puanteurs cruelles sont celles d'êtres de chair et évoquent la souffrance du deuil. Le corset est le seul point particulier, mais il suggère l'idée tout de même accessible au commun des lecteurs d'épousailles avec la mort. Le lecteur comprend tout de même bien qu'il a affaire à un paradoxe.
Le problème, c'est que les "Golfes d'ombre" voire les images du E ne permettent plus la même identification évidente. Du coup, on préfère rabattre l'image du A noir à une sorte de généralité, la poésie de La Charogne de Baudelaire. On présuppose que l'image n'est qu'esthétique en son horreur. Bien que "cruelles", les "puanteurs" ne font plus sens.
Au niveau du E blanc, l'idée d'ambiance de guerre demeure latente : "Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles", voire les "tentes". Mais, le lecteur n'admet pas la candeur à la guerre, considère que le mot "tentes" tout seul ne prouve pas le campement militaire et que les communards ne vivaient pas sous des tentes, que sais-je encore?
Mais, il est clair que le poème manifeste une volonté d'inversion du A noir au E blanc. Des "puanteurs cruelles", nous passons à des "Lances de glaciers fiers". La réponse guerrière est patente pour une partie des motifs, mais le lecteur va refuser de voir les liens pour une bonne partie des images, parce que toutes les images ne rentrent pas aisément dans le cadre. Pour moi, réagir ainsi, c'est de la sottise.
Or, ce E blanc est continué par la série d'images du I rouge, où là il est clair comme de l'eau de roche que toutes les images sont guerrières.
"I, pourpre, sang craché, rire des lèvres belles / Dans la colère ou les ivresses pénitentes".
La "pourpre", on pense quand même à l'imperium romain, ça va de soi. Le "sang craché", on sait quand même ce que ça signifie. On venait d'entendre "puanteurs cruelles", le "sang craché" ça doit faire tilt un minimum quand même.
L'ivresse au combat ou l'ivresse de la cause pour laquelle on se bat va de soi, et il est tout de même peu d'ivresses qui pourront être qualifiées de pénitentes, bon sang! (jeu de mots voulu)
Eh bien non, personne n'identifie des allusions aussi explicites à la mort au combat dans ce poème.
Et quand je dis que des mots rares du sonnet Voyelles se retrouvent avec les mêmes extensions d'images dans des vers de poèmes explicitement communards et explicitement évocateurs de la Semaine sanglante, Les Mains de Jeanne-Marie et Paris se repeuple, on va ânonner que les mots peuvent être employés pour des tas de choses différentes. On n'est pas intelligents si on n'a pas cette attitude circonspecte.
Pour couper court à ce genre d'âneries, j'ai employé une formule ramassée dans mon article de 2012: "Qui dit cortège de mots dit cortège de sens", car Rimbaud ne se contente pas de reprendre deux mots rares, tout vient avec, comme on peut le constater par les citations suivantes:

Les Mains de Jeanne-Marie

[...]
Mains chasseresses des diptères
Dont bombinent les bleuisons
Aurorales, vers les nectaires?
Mains décanteuses de poisons?

[...]

Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d'amour chargé
Sur le bronze des mitrailleuses
A travers Paris insurgé!

[...]

Et c'est un Soubresaut étrange
Dans nos êtres, quand, quelquefois
On veut vous déhâler, Mains d'ange,
En vous faisant saigner les doigts!

Il s'agit d'un poème composé en février 1872, suite aux récents procès des pétroleuses devant les tribunaux versaillais à la fin de l'année 71 (dont Louise Michel), puisque les arrestations, déportations et procès continuent d'alimenter l'actualité communarde au-delà de mai 1871, bien évidemment.
Les mitrailleuses au XIXème siècle sont difficiles à déplacer et ne doivent pas être confondues avec l'arme moderne. La question du quatrain sur les "diptères" est évacuée par le poète. Puisque les mains ne sont pas les termes des questions, mais sont les mains des pétroleuses... On pourrait croire que ces femmes cultivent les simples, sortes de sorcières, en chassant les mouches le matin. Mais, en réalité, elles affrontent les mouches du combat, les éclats d'artillerie pour employer une expression exacte. L'insurrection a commencé par la prise des canons à Montmartre, deux armées se sont affrontées, l'une régulière, l'autre insurgée, et les mitrailleuses il y en avait dans les deux camps, celles des versaillais contribuèrent à la semaine sanglante.
On note aussi que le bleu est associé à l'aube dans cette reprise des "mouches" ici emploi de "diptères" qui "bombinent", verbe identique jusqu'à la conjugaison. Dans Les Mains de Jeanne-Marie, l'action de bombiner vient de l'aube, les bleuisons aurorales sont sujet du verbe "Bombinent". Dans Voyelles, ce sont les mouches elles-mêmes qui bombinent. Plus précisément, dans un cas, on a une aube qui bombine de diptères, dans l'autre des mouches qui bombinent. Mais, dans un cas, l'image est d'harmonie habituelle, dans l'autre elle est d'harmonie paradoxale, suppose un réinvestissement dans les "puanteurs cruelles" grâce à la figure positive médiatrice du "corset".
On remarque encore que l'avant-dernière rime est identique à la variation singulier-pluriel près entre Voyelles et Les Mains de Jeanne-Marie, avec chaque fois la vision d'une vie d'au-delà pour les morts: "étrange(s)" "ange(s).
Le sceptique est trop heureux de se dire que l'image des diptères n'est pas exactement la même. On se demande bien pourquoi il est heureux de pouvoir contester, mais bon passons.
Venons-en maintenant à Paris se repeuple.

Le mot "bombinent" est exceptionnellement rare. Le mot "strideurs" l'est également. Il existe une genèse à l'association des mots "clairon(s)" et "strideur(s)" dans le poème Spleen d'O'Neddy (un passage de Buffon), mais il va de soi que Rimbaud reprend l'expression à l'oeuvre d'O' Neddy et que le passage de Buffon ne le concerne pas. La strideur des clairons va devenir le "Suprême Clairon plein de(s) strideurs étranges" comme "les strideurs au coeur du clairon lourd" ou "sourd" selon les versions. Le "clairon suprême" est une expression utilisée par Hugo dans Eviradnus et dans La Trompette du jugement, deux poèmes de La Légende des siècles de 1859. Il s'agit de l'instrument du Jugement dernier et Rimbaud retourne l'expression en "Suprême Clairon", tout simplement, la croisant avec la reprise du mot "strideur(s)".
Le poème d'O' Neddy évoque la mort au combat et c'est de cela qu'il s'agit dans Paris se repeuple.

L'orage t'a sacré(e) suprême poésie
[...]
Amasse les strideurs au coeur du Clairon sourd.

Les deux vers cités appartiennent au même quatrain et permettent de retrouver le rapprochement des trois mots "suprême", "strideurs" et "clairon" dans le seul vers suivant et célèbre de Voyelles: "O, Suprême Clairon plein des strideurs étranges". Et on a aucun mal quand on admet le sens de Jugement dernier du vers a voir encore la liaison avec le "Soubresaut étrange / Dans nos êtres" du poème Les Mains de Jeanne-Marie.

Evidemment, le rapprochement pour "strideurs" et "clairon", celui-là, c'est l'évidence, l'évidence si criante qu'elle vaut preuve, mais l'évidence qui invite à considérer les rapprochements dans leur ensemble. Je n'en cite que deux autres entre Voyelles et Paris se repeuple. L'adjectif "belle" est identiquement postposé au nom dans "cité belle" (texte de l'une des versions de Paris se repeuple) et "lèvres belles". Je vais y revenir. Ensuite, le syntagme non spécifié "dans la colère" pour Voyelles a son correspondant pluriel dans Paris se repeuple: "dans les colères".
Les citations me semblent à elles seules éloquentes. On ne me reprochera pas ici de faire écran par mes avis critiques à la parole de Rimbaud:

"Rire des lèvres belles / dans la colère ou les ivresses pénitentes"
"Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères"
Eh bien non! le sceptique va continuer de rire, le grand public va continuer d'attendre l'investiture de la lecture communarde de Voyelles.
Personnellement, je trouve plus difficile d'expliquer de tels types de réaction que le sonnet lui-même.
Avez-vous des difficultés de compréhension désormais pour les parties en gras des douze vers suivants? Dire "non" ne serait pas sincère, mais vous avouerez qu'il ne reste pas tant de choses obscures que ça.

A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers, rois blancs, frissons d'ombelles;
I, pourpre(s), sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Pais des patis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux.

O, Suprême Clairon plein de(s) strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges,
O l'Oméga rayon violet de Ses Yeux.

Les images du A et du I ne vous posent plus aucune réelle difficulté. Il ne vous est pas difficile de justifier la présence des "Golfes d'ombre" comme une transition entre la cruauté et un recueillement qui fait jaillir de l'ombre la lumière. Vous n'allez pas taxer la transition d'ingénieuse interprétation en décidant de ne pas la mettre au crédit de Rimbaud. Nous ne sommes pas dans l'ingéniosité qui fait tomber des nues.
Les "ivresses pénitentes", c'est l'ivresse communarde qui va à son martyre et le "sang craché" est consenti.
On comprend que le E blanc doit jouer la partie d'un contrepoint à la cruauté du A noir. On voit la force fière minérale des montagnes dans le blanchiment de l'aube. Les "rois blancs", on voit que cela va de pair avec la "pourpre" des martyrs du vers suivant. "Lances des glaciers fiers, rois blancs", c'est bien l'image de la force inébranlable, cette "Eternité" à laquelle Rimbaud va se ressourcer, retrouver la confiance.
La candeur s'oppose aux "puanteurs cruelles" jusqu'à un effet de rime. A moins d'une inadvertance du copiste Verlaine, la première version du poème aurait comporté deux fois le mot "frissons": "frissons des vapeurs et des tentes", "frissons d'ombelles". Voilà qui explicitait plus fortement encore l'idée d'un frisson de l'homme devant la lumière du jour. Les mots "frissons", "vibrer", etc., sont des termes clefs de la poésie romantique qui ont traversé le siècle. Les "frissons d'ombelles" sont liés bien évidemment à cette thématique que Rimbaud a précisé comme sa foi dans Credo in unam. Et les ombelles se retrouvent dans un poème où il est justement question du soleil, Mémoire, et ce n'est pas innocent.
Certes, on peut considérer qu'il y a encore à préciser sur les tentes et les ombelles, mais les ponts du sens fidélisant mon interprétation sont jetés et définitifs.
Il n'est pas difficile non plus de comprendre la vision de Jugement dernier vers le ciel dans le dernier tercet. Les majuscules à "Ses Yeux" évoque la divinité qui est non pas Dieu, mais Vénus ou la Raison, dans la poésie de Rimbaud, véritable constante.

Avec de tels éclaircissements, on ne va pas continuer à raconter que les yeux violets sont ceux d'une femme, on voit bien que cela n'a pas sa place dans la progression du sonnet. Egalement, on voit bien que Rimbaud ne se moque pas de ce dont il parle, d'autant qu'il est question de la Semaine sanglante. Un peu de bon sens. Même ceux qui ergoteraient en prétendant qu'une lecture communarde ne vaut pas parce qu'elle n'est pas mentionnée explicitement, ce qui revient à faire bon marché de l'implicite en poésie, même ceux-là ne peuvent pas dire que Rimbaud se moque d'images qu'il a de toute façon explicitement utilisées de manière communarde dans Les Mains de Jeanne-Marie et Paris se repeuple.
Les sceptiques nous imposent bien des exercices minutieux, mais il faut bien voir à quel point ils sont coincés désormais. Ils en sont réduits à s'interdire de lire le poème, puisque les seules liaisons fortes exprimées par le texte sont bien celles d'un Jugement dernier après un combat. Là, tout se déroule impeccablement et aucune autre lecture n'est capable de s'y substituer en exploitant aussi bien les mots du poème. Là, ça devient tellement énorme, mais enfin bon... Tout cela n'est que délire interprétatif et l'honneur des interprètes passés, présents, mais pas futurs, sera sauf. Ceux qui mettent en doute notre lecture la mettent en réalité entre parenthèses, et se retrouvent dans une situation comique où ils sont obligés de réfléchir sur le poème en s'interdisant des hypothèses de lectures. J'ignorais la pertinence d'un usage de l'intelligence à l'aide d'oeillères. Quand on réfléchit, on envisage tout, même ce qui déplaît. Une fois qu'on s'impose des oeillères, on n'atteint plus les sommets de la pensée.
Et puisqu'il est question de mettre le grand public au garde à vous devant la connivence avec le grand dieu de l'intelligence appelé ironie, faisons un sort à la prétendue imitation du style affecté parnassien :

Rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes

Ce serait parnassien d'écrire ainsi, et donc Rimbaud dépasse ici comme d'habitude les ambitions du Parnasse, il ne veut plus écrire comme eux, alors il se moque d'eux, etc.

Je veux bien beaucoup de choses, mais bon on a une expression non verbale, ce qui était encore relativement rare à l'époque (début 1872), puisque les romantiques et parnassiens écrivaient des vers comportant un sujet et un verbe.
Il existe une grande différence pour moi et je ne pense pas que cela ait jamais été remarqué entre la langue classique et la langue du XIXème siècle. Au XVIIème siècle, les phrases comportent beaucoup de verbes et pas tellement d'expansions avec des groupes nominaux, pas tellement d'adjectifs nombreux, etc. Une opposition amusante à faire est celle du style du Roman comique de Scarron et du Capitaine Fracasse de Gautier, puisque le roman de Gautier adopte l'époque du premier.
Rimbaud poète se moquerait ici du style parnassien, sauf que si le style de Rimbaud a changé il n'a jamais été spécialement opposé à la manière d'écrire de son époque. Il a sa singularité à chaque période de son activité poétique, mais on ne peut pas parler d'opposition. Déjà.
Ensuite, si les possibilités sont infinies, dans l'expression citée ci-dessus, on ne peut pas dire que Rimbaud se soit donné les moyens de parodier un style affecté. La syntaxe de l'expression est valable pour toute époque et elle témoigne du fait que Rimbaud sait bien écrire. On a un nom suivi d'un groupe prépositionnel complément de ce nom "Rire des lèvres belles", ce que toute personne ayant été scolarisée admettra comme la banalité même de la belle écriture, puis un complément dont la beauté repose sur une conjonction de coordination "ou" et un adjectif final, le mot "colère" n'étant pas accompagné d'un adjectif ou d'un quelconque complément.
Dans la colère ou les ivresses pénitentes.
Aucune affectation là-dedans. Rimbaud écrit bien, point.
La postposition de l'adjectif "belles" est le seul caprice qu'il se permet et la "Cité belle" de Paris se repeuple prouve que ce trait lui appartient et qu'il ne s'en moque pas en l'attribuant à quelqu'un d'autre.
Quant à trouver affecté "ivresses pénitentes", autant demander à Rimbaud pourquoi il perd son temps à écrire de la poésie avec ses suites de mots qu'on ne rencontre pas dans la vie de tous les jours.

Désormais, un seul refuge.
Mais, que faites-vous de "Paix des pâtis..."? Il est clair que le U vert ne parle pas de la Commune. Puis, votre pirouette de rapprocher "semés" d'un passage de "Morts de Quatre-vingt-douze...": "que la Mort a semés, noble Amante, Pour les régénérer dans tous les vieux sillons" a beau pouvoir se rapprocher du "corset" du A noir, de l'idée d'épousailles de la Mort, etc., nous on veut lire le tercet du U vert pour lui-même et il ne parle pas de la Commune.

Toute l'opposition à la lecture communarde va se concentrer sur les images du E et du U. Pour le E, l'opposition n'est que partielle. On sent bien que des éléments vont spontanément dans le sens d'un hommage à la mort au combat avec contrepoint au A noir.
En revanche, le U vert, nous avons un ensemble suivi de trois vers que rien ne raccorderait à l'ensemble. Avec l'hébétude devant les deux seuls premiers vers sur lesquels les lecteurs ont eu le tort de laisser s'absorber l'essentiel de leurs réflexions, le tercet du U vert et son paysage peu parisien sont l'autre grand obstacle qui empêche les lecteurs de saisir l'évidence.
Le tercet du U, après la mention de la voyelle, donne une clef, le mot "cycles" au pluriel. Nous savons aussi que la présentation du sonnet a toujours permis aux poètes de ménager des symétries. On peut comparer les quatrains aux tercets, le premier quatrain au second, le premier tercet au suivant, ou le premier quatrain au premier tercet et le second quatrain au second tercet, etc.
On voit bien que le basculement entre les deux quatrains souligne le contrepoint du A noir au E blanc.
La Nature semée d'animaux se pense aisément comme la vision gigantesque positive de la décomposition des corps dans les "puanteurs cruelles", nouveau contrepoint, cette fois de premier quatrain à premier tercet. Le E blanc et le U vert sont des éléments de contrepoint dans cet ensemble.
L'idée n'est plus alors de trouver cinq séries d'images sur la Commune, mais de voir l'articulation des cinq séries.
Voyelles, c'est Credo in unam après la Semaine sanglante.
Mais, bon, c'est un fait acquis pour les rimbaldiens que Credo in unam est un médiocre poème, un centon romantico-parnassien. Il est tellement important de se sentir supérieur qu'il faut jouer le non dupe des premiers vers français de Rimbaud. C'est un débutant, voyons, ce n'est pas encore ça, voyons. Mais comment peut-on soutenir de pareilles bêtises?
Pourtant, il est clair que le E blanc et le U vert c'est la grande Nature vénusienne cadre élargi de l'événement Semaine sanglante.
Faites jouer les articulations et vous êtes bien à la limite de la compréhension intégrale du sonnet Voyelles.

Cersie sur le gâteau, la Commune est bien présente dans le tercet du U vert. Dans Le Bateau ivre, il est question de rejoindre le "Poème de la Mer". La lecture communarde a été très tôt soupçonnée, puisque, sans décerner de mérite critique à Delahaye, celui-ci avait d'emblée compris l'usage final du mot "pontons". Il a fallu attendre 2006 pour que deux lectures communardes des 100 vers du Bateau ivre soient publiées. C'est la mienne qui a l'antériorité et je ne souscris pas à la seconde lecture qui part dans une théorie compliquée de lectures croisées et s'éloigne assez franchement des articulations de ma propre étude qui ne cesse de citer le texte qu'elle envisage pour montrer combien mes idées se fondent sur ce que dit littéralement le poème et sur le soulignement de ses articulations les plus patentes, avec en prime une imprégnation maximale des sources hugoliennes. Or, dans Voyelles, nous avons les "vibrements divins des mers virides" qu'il ne saurait être difficile pour un lecteur d'Hugo, du Bateau ivre, du Coeur volé, d'Après le Déluge, des Poètes de sept ans, de L'Eternité, etc., de rapprocher du Peuple mer diluvienne dans la Révolte, émeute ou Révolution. Après "puanteurs cruelles" et "sang craché" et "ivresses pénitentes", on ne va pas s'empêcher de se servir de son petit cerveau.
Evidemment, comme on peut lire sans lire, sans se croire contraint à respecter les articulations logiques de ce qu'on est déterminé à dauber, tout ce qui précède ne vous a pas convaincu plus que mes articles précédents, et il devient irrésistiblement drôle que je puisse envisager d'associer "Lances des glaciers fiers" et "vibrements divins des mers virides" en une sorte de séquence narrative elliptique. La neige éblouissante de lumière, fière, a dévalé pour se fondre en "mers virides" où la fierté fait entendre par jeu de mots le mot "viril" qui va bien aussi pour des combats de "sang craché".
Houlalala, les rieurs, le problème c'est que le temps fait son oeuvre et qu'il vaudra mieux ne pas être là le jour où ça se conclut.

Après, petit retour sur les deux vers initiaux, les cinq voyelles sont celles du code écrit, associées à cinq couleurs, elles sont une métaphore de la lumière-alphabet comme dans les recueils de Victor Hugo. Sauf que dans Hugo, tout est assez clairement défini, posé, etc.
En s'étendant sur les associations, Rimbaud crée un écran, lié à une attente de lecteur, que ne suppose pas, par exemple, l'expression sans détour: "alphabet des grandes lettres d'ombre", tout simplement.

Enfin, le choix des couleurs, c'est l'opposition blanc/noir évidente associée à une trichromie rouge, vert, bleu, ce que j'ai précisé à deux reprises dans mes articles, une fois en 2004, une autre en 2012.
Le problème, c'est que les gens connaissent uniquement la trichromie classique des peintres rouge, jaune, bleu.
J'avais compris l'importance de la lumière et c'est suite à mon article de 2003 que l'idée d'une allusion à la trichromie additive m'a été communiquée, vu que je ne la connaissais pas.
J'ai évoqué cette trichromie dans un article en 2004 et je l'ai appuyée en juin 2012.
Une recherche internet montre également que depuis 2006 un site évoque l'idée d'une lecture des travaux d'Helmholtz par Rimbaud.
Un article récent de la revue Parade sauvage qui visiblement ne daigne pas s'informer de ce qui a été publié sur le poème a apporté des précisions et développé l'idée d'une reprise de la trichromie additive d'Helmholtz en passant par Charles Cros.
L'idée de la trichromie additive est alors soumise à une interprétation zutique du poème. Rimbaud exploiterait une connaissance de peu de diffusion et se moquerait en petit comité du public qui ne comprend rien à un poème d'apparence ésotérique qu'il pourrait bien naïvement prendre au premier degré.
On applaudira des deux mains.
Egalement, d'autres articles sur Voyelles figurent dans le numéro de juin 2012 de la revue Rimbaud vivant. Ils se penchent précisément sur ces dimensions métaphoriques des couleurs et sur l'importance de la lumière. Mais aucun effort de compréhension du poème en soi et pour soi.
Or, tous ces éléments sont déjà dans mes lectures de 2003 et 2012, mais intégrés à une lecture fouillée et tout de même enlevée du texte.
Mais bien sûr, tout cela n'est que délire interprétatif. Plus dur sera le réveil.

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